Second livre Chapitre 8

Chapitre 8

ADDICT

Sur la page d’accueil du site internet du gouvernement Français, https://drogues.gouv.fr, le mot « addiction », est décrit de la manière suivante : « D’un point de vue scientifique et médical, les addictions sont des pathologies cérébrales définies par une dépendance à une substance ou une activité, avec des conséquences délétères. Les addictions concernent le tabac (nicotine), l’alcool, le cannabis, les opiacés (héroïne, morphine), la cocaïne, les amphétamines et dérivés de synthèse. Parmi les addictions sans substance, seul le jeu pathologique (jeux de hasard et d’argent) est cliniquement reconnu comme une dépendance comportementale dans les classifications diagnostiques internationales ».

Dimanche, quatre heures du matin. Après six heures d’hibernation, je me réveille naturellement. Mes nuits sont aussi courtes que mon sommeil est dense et profond. Chaque soir, quelles que soient mes préoccupations du moment, je m’endors comme une bougie s’éteint sans avoir eu le temps de vaciller. Je sombre en sursaut, comme emporté par un shoot de protoxyde d’azote, aspiré dans les profondeurs de mes nuits souvent trop courtes. Des années durant, j’ai vécu mon faible besoin de sommeil comme une calamité, avant de choisir, un jour, d’en faire une opportunité.

Mes yeux s’ouvrent dans le silence sombre de cette nuit sans lune. Je pose mon regard flou de quinquagénaire presbyte sur mon réveil matin. Il semble afficher 04:01. Feu vert. Je contiens mon enthousiasme et me lève en douceur pour ne pas réveiller ma voisine de lit. Ma première pensée est pour cette publication que j’ai posté à 21H sur plusieurs réseaux sociaux, alors que débutait un film, auquel, faute de concentration, je n’ai rien compris, sous le regard affligé et non compatissant d’Anne Laure. Je me crois à tort, multitâches et polychrone. Mon univers dématérialisé gravite entre mes trois adresses mails, Facebook, LinkedIn, Whatsapp et Instagram. Je suis tellement excité à l’idée d’inventorier les « j’aime » et les commentaires déposés par mes « amis » digitaux, que j’en oublie cette pression interne qui gonfle à l’excès ma vessie débordante. En priorité, je dois au plus vite reprendre contact avec celui que mon épouse appelle ironiquement « mon précieux ». Mon smartphone. Un coup d’œil rapide et entraîné, vif comme l’éclair, me rassure en un clignement de paupière. Les « gens » aiment mon dernier post. Une minute me sera suffisante pour en avoir le cœur net. Je suis affûté. Comme un fumeur qui allume sa première cigarette à peine sorti de son lit, inconfortablement perché sur mon trône, histoire de soulager enfin ma vessie aux abois, je zappe,  scanne et nourri mon égo  de commentaires bienvenus, de félicitations bienveillantes, de reconnaissance polies, de « j’aime » de complaisance. En quelques secondes, j’inhale à pleins poumons ces premières bouffées de drogue dure. Mon esprit satisfait, les événements s’enchaînent. Petit déjeuner. Chaque minute, je fonds sur mon « précieux » comme un aigle sur sa proie.  Je suis hyper connecté, en prise directe avec cet échantillon du monde qui m’aime. 04h15 du matin. Il y a peu de mouvements dans mon univers digitale hyper matinal, mais au cas où… Au cas où quoi ? Je n’en sais rien. Je suis en mode pilote automatique. Quelque chose en moi, à un niveau inconscient, considère avec bienveillance, que je dois le faire. Le rituel est rodé et immuable. Mails, Facebook, Instagram, Whatsapp. Même à cette heure où la plupart gens normaux dorment encore, l’inactivité digitale me déclenche une pointe de contrariété, une effluve d’angoisse furtive, alors, quelques instants après, je recommence, et ce, environ trente fois par heure. Me vient alors l’idée d’occuper le terrain, de me bouger, d’agir, puisque le monde dort. Un léger contact de mon pouce agile sur le « F » blanc cerclé de bleu, et l’application Facebook s’ouvre sur mon monde moderne. Une publicité attire mon regard, et puis mon attention d’une façon quasi magnétique. Des tenues de vélo de route, superbes, avec des têtes de morts. Quelques jours plus tôt, j’avais posté un papier sur le « dépassement de soi », après avoir roulé 330 Km à vélo en deux jours avec mon pote Teuf. Parallèlement, et sans qu’il y ait de liens entre ces deux événements, j’avais lancé des recherches sur internet, sur les états de mort imminente (EMI). L’hydre est dans ma tête. Facebook, semble lire en moi et me donner la béquée, au grès de mes faits et gestes. Je trouve cela très bien et me laisse piéger. J’accepte avec satisfaction de me faire siphonner par ces algorithmes manipulateurs. Tel un drogué heureux de croiser son dealer assassin au coin de sa rue, j’achète depuis mon canapé, PC portable posé sur les genoux, téléphone à portée de main, toujours prêt à m’en saisir à la moindre notification. Une pour chaque application. S’en suivent deux heures d’écriture, hachées pas un concert débile de « clings », de « bips » de « drings » et de « dongs »,  qui s’enchaînent et me déconcentrent.  Je garde le rythme et j’en suis fier, je suis hyper réactif. Je suis un professionnel de l’optimisation digitale, affûté et rapide. Cela fait partie de mon activité, c’est une parcelle de mon travail, un des piliers de ma réussite. J’en suis convaincu au plus profond de moi,  et j’ai souvent eu cette discussion avec Anne Laure, à chaque fois qu’elle m’a demandée de poser mon téléphone ou mon ordinateur, de l’écouter, de regarder le film en cours, de rester à table, de sortir des toilettes, de quitter l’endroit où je m’étais caché pour prendre ma dose, de vivre en pleine conscience de l’instant présent. J’ai toujours trouvé les arguments, persuadé d’avoir raison, certain d’avoir le contrôle de la situation. Au moment de poser ces lignes, me revient à l’esprit l’histoire du fils de cette cliente, fumeur quotidien de cannabis, dépendant à l’héroïne et à la cocaïne, visiblement cabossé, physiquement et neurologiquement. Il expliquait à qui voulait l’entendre, avec force d’arguments pseudo-scientifiques bidons, que la nourriture que nous mangions, même Bio et choisie, était beaucoup plus dangereuse pour la santé que ses poisons favoris et quotidiens. Mais oui, bien entendu, c’est  prouvé et de notoriété publique, les aliments Bios sont bien plus toxiques que ces savoureux cocktails, à base d’opiacés et autres dérivés de synthèse. Il  s’avère que je me comporte exactement de la même manière que lui. Le déni est un des symptômes de la dépendance, qu’elle soit chimique ou comportementale, et même si les effets sur mon corps et mon esprit ne sont pas encore aussi visibles, le mimétisme de nos comportements m’interpelle déjà.

7H00 : Au cours des deux heures qui viennent de s’écouler, tout en écrivant laborieusement, faute de concentration, quelques lignes d’un chapitre de mon livre, j’ai consulté environ soixante fois mon smartphone, répondu à deux mails, payé notre facture de gaz en ligne, « aimé » ou « adoré » quelques publications sans même avoir pris le temps de les lire, ou alors en diagonale, parfois pour faire plaisir à leurs auteurs, en nourrissant l’espoir qu’ils m’aduleraient en retour. Je baigne dans l’amour digital conditionnel et hypocrite.

7H30 : Je pars faire 3 heures de course à pied, au rythme des notifications qui s’enchaînent dans mon sac à dos. De temps en temps, je m’autorise de courtes pauses, et, tel un camé qui prend sa dose. Je fais le plein. D’un geste rapide et précis, je scanne mon écran de poche, avant de reprendre ma route en petites foulées cadencées.

10H30 : Retour à la maison. Je simule une envie pressante pour m’enfermer dans les toilettes. Assis sur mon trône de porcelaine, je règne sur mon royaume dématérialisé, j’aime et j’adore à la vitesse de l’éclair, je réponds aux félicitations, je me gargarise de reconnaissance et d’existence. Je maîtrise mon monde numérique en temps réel, je suis partout et nulle part à la fois, je suis un homme moderne, j’ai tout compris, le monde est au bout des doigts. Je vais bien, je suis bercé par les caresses des endorphines qui m’étourdissent, et les impacts de ces shoots de reconnaissance qui me rassurent et m’apaisent enfin. Je poste, après avoir synchronisé ma montre et mon téléphone, mes performances du jour à grand renfort de #, pour que le plus grand nombre sache à quel point je suis devenu performant en dépit de mon âge. #run #running #marathon #iloverunningverrymuch #runnerofinstagram #marathonrunner #course. Que m’arrive-t-il, quelle peut bien être l’intention positive de mon inconscient, lorsqu’il m’oriente sur ce chemin de traverse ? Je suis devenu Narcisse, ce jeune homme de la mythologie grecque, qui, poussé par la soif surprit son reflet dans l’eau d’une source,  et tomba amoureux de lui-même. #Narcissique #drogué #ego #reconnaissance #intoxiqué #compulsions #danger #famille.  #Priorités…?

Et puis la journée continue, au rythme incessant cadencé, régulier,  des visites furtives sur mon téléphone. Repas de famille avec ma fille aînée Elodie, son mari Jonathan, mes petits-enfants Lucie et Valentin, tonton Gildas mon beau-frère, et mon pote Teuf. Je trouve toujours une bonne raison de le consulter, je quitte souvent la table, feignant de débarrasser, pour pouvoir y jeter un œil en passant. Il est toujours posé à un endroit stratégique et accessible. De temps en temps je m’isole, négligeant la table familiale, inventant une urgence, une réponse à donner, un dimanche à 13H30. Comme si mon avenir ou la survie de mon activité en dépendait. Après-midi, soirée, le manège se poursuit, la musique de l’orchestre de mon cirque numérique bat son plein et j’en suis le chef. Aujourd’hui, j’ai ouvert et consulté mes applications favorites environs trois cent fois, et comme chaque jour, je suis persuadé que c’est bien, que cela me donne du pouvoir, de la maîtrise, de la visibilité, de la reconnaissance et plus encore. Je suis un toxicomane drogué aux GAFAS, persuadé que c’est bon pour moi. https://drogues.gouv.fr, « D’un point de vue scientifique et médical, les addictions sont des pathologies cérébrales définies par une dépendance à une substance ou une activité, avec des conséquences délétères… »

Le plus souvent, lorsque je décide de changer quelque chose dans ma vie, j’agis de manière incisive et efficace. En revanche, ma prise de conscience, elle, répond toujours à un même processus, lent et laborieux. J’ai besoin de plusieurs influences et d’un catalyseur. J’ai besoin d’intégrer beaucoup d’informations jusqu’à la confusion. Ensuite je laisse décanter. « La confusion est le porte ouverte à la réorganisation des perceptions ». Un présupposé de plus de la programmation neurolinguistique qui rythme et guide mon existence et mes changements de cap. Dans ce domaine, tous mes proches m’ont alerté, mon épouse, exposée en première ligne, de manière quotidienne, pressante et souvent agacée, puis exaspérée en mode alerte rouge avec ultimatum. Jean Philippe par petites touches, de manière indirecte que je peux identifier, tant je sais scanner ses intentions ou ses non-dits. Il  me recommande des lectures, prenant la forme d’articles, d’études ou de livres, espérant ainsi me faire réfléchir, m’extraire de mes certitudes, me sortir de mes dérives.  Mes filles avec étonnement, humour ou ironie, et ma petite fille Lucie qui me fait fondre, lorsqu’elle me sermonne en singeant sa mamie. Les gens que j’aime, ont  contribué, chacun et chacune à sa manière, à me sortir le nez de ma cocaïne digitale. La répétition des coups de bélier a fini par ouvrir une porte, et j’ai fait un pas en avant. Je suis comme un fumeur de cigarette, enfin lassé des effets destructeur de sa meilleure amie. J’ai décidé de faire confiance, j’ai écouté, j’ai lu et j’ai réfléchi, avant de m’ouvrir à l’évidence, avant d’agir pour reprendre le contrôle.

Je sais désormais que je suis sous dépendance d’internet et plus particulièrement des nouveaux médias, à l’instar de millions de personnes en France et de plusieurs milliards dans le reste du monde, ainsi que l’attestent de nombreuses études. Cette expérience réalisée aux Etats-Unis est édifiante. Des volontaires sous dépendance, ont accepté de vivre 24 heures sans leur téléphone. Leurs symptômes ont été proches de ceux des personnes addicts à l’alcool ou à la drogue.  Les faits sont ténus et je dois me rendre à l’évidence. Je suis cyberdépendant. Mon inconscient a mis au point cette stratégie. Toujours bienveillant, il a probablement voulu me mettre dans la lumière quand je manquais de visibilité. Peut-être a-t-il voulu satisfaire mon côté narcissique en me nourrissant à l’excès du regard du monde, avec l’espoir secret qu’il me trouve beau, ou performant. Peut-être a-t-il simplement voulu m’offrir cette reconnaissance qui me faisait cruellement défaut depuis mon enfance. Quoi qu’il en soit, à 56 ans, je dois enfin admettre que j’ai tous les signes d’un toxicomane des réseaux sociaux. Si, comme l’indique cet article sur la cyberdépendance, publié par l’institut fédéral des addictions, les internautes Français passent en moyenne 1H28 par jour sur la toile, alors, je fais partie de l’élite. Avec entre trois et quatre heures de surf quotidien, je tire cette statistique vers le haut. C’est précisément un article publié par cet institut qui a commencé à me sortir le nez du guidon avant l’impact.

Les critères de diagnostic de cette addiction n’étant pas encore reconnus, l’institut souligne que des symptômes ont été identifiés par la psychologue américaine Kimberly S.Young. Je souffre de tous ces symptômes.  « Préoccupation permanente, changement d’humeur si une personne tente de m’éloigner de mes rituels, besoin d’augmenter le temps passé sur internet, besoin de faire des efforts pour diminuer ou arrêter l’usage, besoin de rester connecté plus longtemps que prévu, de mentir au sujet de mon utilisation, mis en danger ou au second plan de mes relations affectives, résistance à reconnaitre le problème, déni ». Je suis un cyberdépendant d’élite.Alerte rouge sur mon écran de contrôle interne.

C’est alors que mon frère Jean Philippe me porte l’estocade, en me recommandant, juste avant que je ne parte en vacances, ce livre qui va me faire réagir. L’indispensable catalyseur de mon changement. « LA CIVILISATION DU POISSON ROUGE, Petit traité du marché de l’attention » publié par les éditions Bernard Grasset. Bruno Patino est l’auteur de ce fabuleux ouvrage, incroyablement concis, intelligent, documenté et éclairant. Je réalise au fil des lignes, que lorsqu’il décrit le cyberdépendant type, je vois mon reflet dans son miroir. Je songe qu’il a dû m’observer. Cette évidence est inquiétante. Les jeunes américains consacrent en moyenne, nous écrit-il, cinq heures par jour à leurs écrans, hors télévision. Je n’en suis pas loin. Bruno Patino rapporte l’expérience de Casey, jeune habitante de 14 ans dans le New Jersey. « Je me réveille le matin, et, tout de suite je vais sur Facebook, juste parce que…enfin ce n’est pas que je veuille le faire, je dois juste le faire, c’est comme si on me forçait à le faire. Je ne sais pas pourquoi. J’en ai besoin. Facebook a pris ma vie. » J’ai donc le même comportement addictif que Casey, 14 ans. En fait, j’en ai bien d’autres. Tout comme elle, je suis déçu ou dévasté si je n’ai pas assez de « j’aime », je me suis même vu, comme nombre de mes amis Facebook ou Instagram, qui se reconnaîtront nécessairement s’ils lisent ces lignes, « aimer » mes propres publications. Hello Narcisse. Je m’auto-aime pour faire monter mes scores. Je suis devenu fou. Je suis atteint d’athazagoraphobie, cette sensation décrite par Bruno Patino, comme la peur d’être oublié par ses pairs.

La sirène d’alarme se déclenchera quelques lignes plus tard. « La dépendance n’est pas un effet indésirable de nos usages connectés, elle est l’effet recherché par de nombreuses interfaces et services qui structurent notre consommation numérique » Précise Bruno Patino. Je ne vais pas décrire ici de quelle manière les plateformes numérique parviennent quotidiennement à pirater nos cerveaux, à annihiler notre libre arbitre et à nous piloter à distance à grand renfort d’algorithmes manipulateurs et ultra secrets. Ils sont aux plateformes numériques ce que la nicotine est à la cigarette. Aujourd’hui, nous connaissons toutes et tous les effets dévastateurs de ce poison mortel. Sept millions de morts par an dans le monde, selon l’organisation mondiale de la santé. (OMS). L’équivalent de la population de l’Irlande, nord et du sud réunies, éradiquée de la planète chaque année.  Pourtant, il y a un siècle, aux étapes des premiers tours de France cyclistes, pour se restaurer et récupérer de leurs efforts, certains coureurs, fumaient des cigarettes, comme l’attestent des images d’archives. Dans quelques décennies, peut-être sera-t-il écrit sur nos ordinateurs et nos téléphones « Surfer tue », avec des photos de cyberdépendants enfermés dans un asile. Pour en savoir beaucoup plus sur la manière dont les réseaux sociaux modernes siphonnent nos existences, je vous recommande vivement de lire LA CIVILISATION DU POISSON ROUGE, de le faire lire à vos adolescents, d’en parler avec eux, et si besoin de vous surveiller, car les perspectives sont terrifiantes.

Pour l’avoir lu il y a quelques chapitres, vous savez que les neurosciences, nous éclairent désormais sur l’influence de nos comportements sur nos enfants. Sport, communication, habitudes du quotidien, alimentation, nos actions structurent l’inconscient de nos enfants et contribuent à programmer neurolinguistiquement leur futur. Eté 2019, au cours de mes dernières vacances, j’ai observé les comportements de familles avec enfants. C’est troublant et inquiétant, au regard de l’hydre qui se cache en arrière-plan et des conséquences désormais connues, de ces comportements. Des familles à tables, les deux parents, d’une trentaine d’année, qui ne sortent pas le nez de leur smartphone durant tout le repas, ne réagissant même plus aux paroles ou aux pleurs de leur progéniture en bas âge. Ils vivent dans des transes digitales, nocives et parallèles. Imaginez un peu la norme, en matière de communication ou d’éducation, qui est en train de se programmer dans le terreau fertile, du cerveau de ces bouts de choux. Des familles avec adolescents,  qui ne s’adressent pas une seule fois la parole durant tout le repas, chacun étant immergé dans son petit monde dématérialisé. Des jumeaux d’environ deux ans dans une poussette double, chacun plongé dans une tablette numérique, équipée de poignées spécialement adaptées aux petites mains de bébé. Des couples qui prennent leur petit déjeuner sans se regarder une seule fois, sans s’adresser la parole, ou alors juste pour commenter leur monde en ligne, comme on prend une bouffée d’oxygène, avant de se ré-immerger dans les abysses de leur univers digital et sans fond. Ils vivent en apnée dans un environnement devenu hostile, sans se soucier de cette syncope à venir qui va tuer leur amour.

La coupe est pleine. Ce livre est un électrochoc, un coup de massue, un révélateur de mes dérives et de leurs conséquences. Je décide alors de réagir, de me mettre en action, de me libérer de cette dépendance à mon smartphones et aux réseaux sociaux, à l’instar de ce que j’ai fait il y a quelques semaine, lorsque j’ai choisi de ne plus boire de sodas.

Lanzarote, lundi 29 juillet 2019,  6H00 du matin. Fraîchement réveillé et face à l’océan atlantique, je me glisse dans ce fauteuil accueillant sur la terrasse de ma chambre d’hôtel. Mes yeux se ferment, et je me concentre sur mes sensations. Je pose mes mains de chaque côté d’un ballon imaginaire. Le fond de l’air est frais et le souffle du vent présent.  Les bruits ambiants saturent mes sens et modifient instantanément mon état de conscience. Mon objectif est simple. « Je veux maîtriser mon utilisation des réseaux sociaux. Je veux m’en servir pour partager et recevoir des informations. A compter de ce cet instant, je souhaite me consacrer au maximum, quinze minutes par jour aux réseaux sociaux, avec un accès plafonné à trois fois par jour. Et puis je vais limiter mes communications, à mes activités professionnelles, le reste appartenant à ma sphère personnelle. Je veux vivre chaque instant de ma journée, notamment lorsque je suis avec mes proches, en état de pleine conscience de ce que je suis en train de faire ». 

Ce ballon imaginaire que je tiens entre mes mains, va me servir de support pour entrer en état d’hypnose. Il va m’aider à explorer, puis, entrer en contact avec mon inconscient. Une partie de ces milliards de milliards d’informations stockées dans ma mémoire, en dehors de mon champ de conscience, va me permettre d’imaginer, de ressentir, en me concentrant doucement, précisément, sur la forme de ce ballon, sa couleur, son revêtement, sa matière, son odeur, la sensation que me procure son contact sur la peau de mes mains, le bruit du frottement de mes doigts sur sa surface. En me concentrant sur toutes ces sensations, j’explore mon VAKOG. Le VAKOG est un acronyme, synthèse de nos perceptions sensorielles, telles qu’elles ont été encodées, stockées dans notre mémoire. J’y reviendrai plus en détails à la fin du livre, dans un chapitre consacré à l’autohypnose. En explorant mon VAKOG, j’ouvre les portes de mon inconscient. Plus je me concentre sur des détails, plus j’ai la sensation de plonger en moi. Je modifie doucement mon état de conscience. C’est alors que je me concentre sur les sons qui m’entourent. J’imagine cet avion que j’entends passer, je récupère le son des voix des runners qui refont le monde dans toutes les langues en courant leur footing matinal, je capte le bruit sourd et récurrent de la mer qui ronronne. Je m’invente un monde imaginaire. Je suis désormais dans l’avion et je vais me poser quelque part sur la terre qui tourne entre mes mains. Je construis mentalement une histoire dans laquelle je me laisse engloutir avec bonheur. Je suis bien et cherche à me glisser dans mon état modifié de conscience, comme si j’entrais en douceur dans un rêve lucide. Je suis de moins en moins ici, et de plus en plus ailleurs. En sollicitant mon imaginaire, j’ai ouvert les portes de mon inconscient. Peut alors débuter ce dialogue avec cette partie de moi qui veille sur moi et me fait avancer, comme un marionnettiste fait se mouvoir sa poupée articulée. Je pense mon objectif, je me souviens de ces lectures, des mots de mes proches et de mes dérives, de mes excès et de leurs conséquences. Je cadre et recadre positivement mon inconscient, j’ajuste mes désirs, je m’imagine en situation tel que je le souhaite désormais, je projette dans le futur ce que je veux de meilleur pour moi dans ce domaine de ma vie, je dis à mon inconscient ce que je veux, je lui indique mon objectif, et puis, je décroche quelques instants. Il vient de capter, de comprendre, alors il me déconnecte et se met au travail. Je suis désormais  dans la nacelle d’une Montgolfière, au milieu de nulle part. Mon inconscient vient certainement de créer cette métaphore pour me permettre de me reprogrammer. Il y a beaucoup de monde, probablement des personnes ressources qu’il estime utile de convier. Parmi elles, se trouvent pêle-mêle, des relations, des membres de ma famille, des amis, des gens qui apparaissent et disparaissent aussitôt, sans que je puisse les identifier. Le fond et les rebords du panier sont recouverts de sacs de lest que nous jetons méthodiquement par-dessus bord. J’imagine que ces sacs symbolisent les croyances inconscientes qui avaient donné tant d’ampleur à ma vie digitale débordante et toxique. Je ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur, mais je largue à tous vas. Cela va durer un certain temps. La scène est un peu confuse. Je suis comme dans un rêve chaotique et désordonné. Par moment, je quitte ma nacelle et me retrouve dans des lieux et des époques improbables, et puis, soudain, je prends de la hauteur. Je commence à souffler de l’air chaud qui gonfle le ballon de la montgolfière. Je suis en quête d’un vent nouveau qui va me permettre de reprendre le contrôle du cap que je souhaite donner à cet aspect de ma vie, alors je m’élève en insufflant mes ressources. Comme elle est belle et riche de sens cette métaphore créée par mon inconscient. Ce génie vient ainsi de modifier le socle de mes croyances et, par résonance, mon rapport aux réseaux sociaux. Je le ressens en moi, avec force et intensité. Mes deux mains se touchent, comme si le ballon qu’elles tenaient, venait de se dégonfler totalement, à l’ instant où la montgolfière s’est élevée dans les airs. Je suis surpris par ce contact inattendu et agréable. Quelques minutes s’écoulent, avant qu’elles ne se séparent avec une lenteur invisible, et se posent sur mes jambes. Commence alors ce pont vers le futur, qui va me permettre de me projeter mentalement en situation. Il s’agit à cet instant de valider que cette reprogrammation neurolinguistique est conforme à ce que je souhaite. Dans chaque séance d’hypnose, cette étape est fondamentale. Elle offre à la personne en quête de changement, la possibilité de valider l’efficacité de sa transe, et permet à son inconscient, d’affiner certains détails, d’ajuster les gestes parfaits, de récupérer si besoin, des ressources salutaires et complémentaires. Ma main gauche se remet à bouger. Je suppose que ces signaux idéomoteurs sont l’écho de mon inconscient qui est en train d’ajuster cette nouvelle version de moi. 7H05, je sors de transe, amusé et émerveillé, comme souvent, par le rêve que je viens de faire. Je sais que je viens de reprendre le contrôle de cet aspect de ma vie.

Mercredi 28 août 2019, 04h25 du matin. Un mois déjà. A l’instant où je pose ces lignes, mon usage des réseaux sociaux s’est métamorphosé. Trente jours après mon voyage en montgolfière, j’y consacre quotidiennement environs quinze minutes, et quatre-vingt-dix pour cent du temps, mon téléphone n’est pas connecté à internet. Je me suis libéré, j’ai repris le contrôle du sens que j’ai souhaité donner à cet aspect de ma vie. Je continue de fréquenter les réseaux sociaux, et considère toujours internet comme un formidable outil de partage et de découverte. Je l’utilise désormais, tel que Tim Berners-Lee l’a pensé, lorsqu’il a inventé le World Wide Web en 1989. Il travaillait alors au CERN (Centre d’études et de recherche nucléaire), et avait conçu et développé le web pour que des scientifiques travaillant dans des universités et instituts du monde entier puissent s’échanger des informations instantanément. Depuis que l’argent, les algorithmes, les fake news, les égos toxiques et la dictature de l’émotion en ont pris le contrôle, les dérives se sont amplifiées, et cette création, formidable dans sa version originelle, a été détournée de son sens initial.  Tim Berners-Lee, est malgré lui devenu à internet, ce que Albert Einstein a été en son temps à la bombe atomique, en théorisant l’interchangeabilité de l’énergie et de la masse.

Désormais, Je suis plus disponible et plus concentré. Quoi que je fasse, je le vis en pleine conscience de l’instant, parce que je l’ai décidé. Une partie de moi va mieux, je me sens plus libre. Aujourd’hui je suis allé voir le dernier chef d’œuvre de Quentin Tarantino. « Once upon a time in Hollywood ». Je suis parti de chez moi sans mon précieux. A la fin du film, je me suis amusé de voir chacun se précipiter sur son smartphone pour reprendre vite des nouvelles de son monde digital. Une parcelle de ma vie d’avant qui évolue sans cesse. 

Un jour de plus, une expérience de plus, un pas de plus vers mon mieux être, ma renaissance, cette quête infinie et sans frontières. Merci Anne Laure, Elodie, Charlotte, Lucie et Jean Philippe de m’avoir permis de réagir. Merci Bruno Patino pour votre remarquable et intelligente contribution.

1 réponse
  1. Allion dit :

    Bonjour olivier.
    Bravo pour ce partage d experience toujours aussi agréable a lire. Moi qui passe mon temps a m occuper des autres et de leur bien etre je reve de ce oetit voyage en montgolfière qui me ferait un bien fou.
    Bonne journée olivier.
    Hate de lire ce second livre.

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *