CHRONIQUES D’UNE RENAISSANCE SOUS HYPNOSE

CHAPITRE PREMIER: LA RESURRECTION

2 septembre 2017, 18H30 UK time. Comme chaque semaine, Anne Laure et moi sommes en communication sur «Messenger vidéo» avec notre fille cadette Charlotte. Depuis quelques années, Charlotte a choisi de vivre le grand amour en Angleterre dans la ville de Brighton. Elle y enseigne le Français à des petits génies, venus du monde entier se préparer à devenir les dirigeants de demain. Brighton est une station balnéaire au sud de Londres, à près d’une heure de train lorsqu’il fonctionne.

Destination prisée des Londoniens pour des sorties d’une journée, c’est une sorte de Deauville britannique sans sable ni festival du cinéma américain. Sa vaste plage de galets, a pour toile de fond des bâtiments de l’époque régence, un Pier célèbre,  des salles de jeux, des manèges, des restaurants, des hôtels, des commerces, une grande roue, et la plus haute tour ascensionnelle du monde, la fameuse  tour British Airways I360 culminant à 160 mètres, baptisée le Donut en raison de sa forme caractéristique.

Brighton est en fait bien plus qu’une station balnéaire. C’est une ville de bord de mer, incroyable et cosmopolite, où cohabitent, pêle-mêle, des Londoniens en villégiature, « Brightoniens » travaillant à Londres, étudiants des beaux-arts ou de l’une des deux universités de la ville, collégiens apprentis anglophones venus du monde entier pour découvrir les langues et les anglais, une communauté de « new-baba-cool-squatters », la plus grande population gay du pays, des écolos, des végétariens, des vacanciers, des retraités, le chanteur Rag’n’Bone Man originaire du  cru, notre fille Charlotte et son mari Liam.

Messenger vidéo est un proche cousin de Skype. Ce  merveilleux moyen de communication moderne, permet aux gens qui s’aiment,  d’être visuellement proches en dépit de la distance qui les sépare. Il offre à loisir de discuter, de prendre l’apéritif, de dîner ensemble, de refaire le monde, de se réconforter, de se consoler, de s’engueuler, presque comme si nous étions dans la même pièce. Un jour dans le futur, nous expliquerons à nos arrières petits-enfants que « Messenger vidéo » était au début du 21ème siècle, l’ancêtre des hologrammes et de la téléportation. Dans ce futur proche,  « messenger vidéo » sera à la visiocommunication  ce que les cartes de vœux sont aux SMS du nouvel an.

Ce jour-là, notre rencontre digitale avec Charlotte gravite autour de cette maladie qui lui gâche bien des plaisirs de la vie, et plus encore. « Son » endométriose. L’endométriose est une maladie gynécologique inflammatoire chronique insupportable qui pourrit la vie de dix pour cent des femmes dans le monde en leur distillant, pour commencer, des douleurs intenses dans le bas-ventre au moment des règles et lors des rapports sexuels. Ces douleurs, lorsqu’elles sont décrites par celles qui en souffrent, semblent dépasser l’intensité de tout ce que vos expériences de la douleur vous permettent d’approcher. Comme si vous deviez être initié pour y accéder. Je vous parle de ces douleurs qui marquent et masquent les visages, qui déforment les cellules du corps et de l’esprit pour bien afficher leur présence. Celle de Charlotte est si intense, qu’elle donne à l’expression « se tordre de douleur » son sens  le plus visible. Une femme sur dix en souffre depuis la nuit des temps, et c’est presque devenu normal. « Les règles c’est douloureux, tout le monde le sait, alors prends un antalgique, arrête de te plaindre et va travailler. Quelle douillette.» Heureusement, la curiosité, la vigilance et la bienveillance maternelle d’Anne Laure ont permis à Charlotte de se faire dépister à temps et d’être efficacement prise en charge médicalement et chimiquement dans un établissement Français spécialisé. Vive la France, sa médecine et son système de santé.

Charlotte nous explique ce jour-là qu’elle a décidé de s’engager pour cette cause et contre cette maladie. Elle va lutter contre cette omerta assourdissante et complice. Elle fait désormais partie d’une association qui vise à faire connaître l’endométriose, à alerter les jeunes femmes concernées et leurs proches, à récolter des fonds pour aider la recherche dans ce domaine encore balbutiant de la médecine. Elle nous précise alors que ce jour, 12 septembre 2017, elle s’est inscrite à un marathon. Le marathon de Brighton qui aura lieu le 15 avril 2018. Dans sept mois presque jour pour jour. Charlotte a décidé de le courir avec son mari Liam, afin de récolter des fonds qui seront intégralement reversés par son association en faveur de la recherche contre ce mal. Quelle folie ! Pourquoi pas escalader l’Everest en ballerines ou traverser l’atlantique en maillot de bain ? C’est à peu près  l’idée qui m’est venue, à l’instant où mon inconscient a scanné mes croyances et sondé mes « connaissances » dans ce domaine. Comme tous les ignorants qui s’affirment, j’ai immédiatement partagé avec Charlotte mon inculture sur fond de certitudes infondées et dissuasives, muselant même mon admiration. A cet instant, si les psychologues américains, David Dunning et Justin Kruger, les inventeurs de l’effet Dunning-Kruger avaient observé mon attitude, ils m’auraient certainement pointé du doigt et cité en exemple. L’effet Dunning-Kruger, publié en 1999 dans la revue « journal of personality and Social Psychologies », est un biais cognitif mettant en lumière, le lien entre le degré d’ignorance d’un individu et sa confiance en lui. Il démontre que, plus un individu est ignorant, plus il est sûr de lui et affirmatif. Quel beau spécimen suis-je devenu à cet instant.  « Quoi ? Tu vas courir un Marathon dans sept mois ? Mais tu es folle ma chérie, as-tu idée de ce qu’est un marathon, plus de quarante kilomètres, c’est impossible, et puis tu n’as jamais couru, et puis tu  as mal à un genou et puis c’est dangereux, et puis quand on a de l’endométriose il ne faut pas courir, et puis la course à pied c’est un sport très mauvais, tout le monde le sait, et puis, et puis… ». La ferme Olivier. FERME TA BOUCHE. FERME TA BOUCHE. Garde pour toi ces doutes qui t’agitent et te paniquent. Arrête de projeter sur ta fille ces peurs qui  prennent racines dans le terreau  bien pourri de ton inconscient en panique. 1M71 pour 88 kilos sur la balance les mois de pleine charge. Tout est dit. Catégorie « petit gros » depuis mon enfance dorée en surface et cabossée à l’intérieur. Une vie sédentaire  et une alimentation anarchique. Stratégies protectrices réconfortantes et destructrices mises au point cinquante années durant par mon inconscient qui tentait de combler mes vides et mes failles du mieux que possible. Alcool, gâteaux-apéro quotidiens et cacahuètes par bouchées goulues et compulsives. Nourritures bien grasses et déséquilibrées englouties tel un puits sans fond. Poisons industriels sur fond de goinfreries pathologiques et nocturnes à la faveur d’insomnies complices et bienvenues. Tartines de pain, beurre salé et Nutella au petit déjeuner. C’est trop bon. La vie quoi. Il faut bien vivre n’est-ce pas ? On ne vit qu’une fois, alors s’il faut se priver de tout. Je suis un bon vivant. Un bon vivant de la famille de ces bons vivants qui font de jeunes morts. Persuadé de ne pas avoir de chance, que tout me faisait grossir. Menteur. Tricheur. Régimes à répétitions, quatre ou cinq cent kilos perdus et repris en soixante régimes. Deux par an pendant trente ans, quelques semaines avant d’aller à la plage tant mes complexes et mes formes me faisaient honte. J’ai toujours été un gros qui ne s’est pas assumé.  Insomniaque stressé chronique, estomac et œsophage démolis, ulcères à répétitions, condamnés au silence par des prises quotidiennes de Lanzor 30mg. Antalgiques à la codéine au petit déjeuner  et dans la journée, comme on avale des compléments alimentaires, pour apaiser mes angoisses et mes douleurs chroniques des années durant. Je me suis drogué quotidiennement à la codéine. Cette saloperie de dérivé morphinique, alors en vente libre,  m’offrait l’illusion de planer, de dominer sereinement mes sujets, de pouvoir me concentrer à l’infini, d’être invulnérable en dépit de mes fragilités. Quand les maux de mon corps et de mon esprit se taisaient, j’allais bien et je trouvais mon équilibre. Dopage remboursé sur ordonnance prescrit par des médecins pressés, involontairement complices, et peu regardants. Somnifères assassins au coucher, 46 polypes enlevés de mes intestins en 8 coloscopies, migraines récurrentes avec auras invalidantes me faisant perdre la vue, la parole, la lecture, la mobilité unilatérale d’une partie de mes membres recouverts d’eczéma. J’ai 54 ans. Je suis un gros zombi impotent sur une liste d’attente de rien de bien réjouissant. Je suis entré jour après jour, sans le savoir, dans l’antichambre de l’enfer. Je me suis inventé durant trente ans une vie faite de mensonges et d’illusions. Alors, à l’idée de voir ma fille cadette courir un marathon, je projette mes peurs et tente de la dissuader pour masquer mon impotence et mes incapacités.

« Inscris-moi ». Je regarde Anne Laure qui me fixe la bouche ouverte, inexpressive et silencieuse tant les mots lui manquent pour peindre son incompréhension. « Inscris-moi ». Ce n’est pas moi qui viens de prononcer cette phrase, c’est ma bouche.  « Inscris-moi au marathon de Brighton. Je vais t’aider à récolter des fonds. J’ai un bon réseau sur internet avec mon cabinet, je vais t’aider. Inscris-moi ». Aujourd’hui encore je pense que mon inconscient, ce jour-là, a décidé de me sauver la vie. Il a repris le contrôle. Il a saisi cette opportunité pour m’extraire de l’enfer dont il m’avait ouvert la porte. « Inscris-moi ». « C’est bon, j’ai entendu papa…Tu es sûr de toi ? » « Inscris-moi ». Mon inconscient répète en boucle cette consigne, cette demande, comme une supplication de la dernière chance. « Inscris-moi sinon je ne verrai pas grandir mes petits-enfants ». Fin de la conversation. Cinq minutes après, je reçois un message de Charlotte. « C’est fait papa. Tu es inscris au Marathon de Brighton. Cool. Entraîne-toi bien. Merci. Bisous. Charlotte ». Fin du chapitre premier. Premier instant du premier jour du reste de ma vie.

Quelques minutes pour reprendre mon souffle, après avoir lassé en apnée mes vieilles baskets encore neuves, asphyxié que j’étais par mon gros ventre compressé, entre mes pectoraux trop gras, mes cuisses trop rondes et ce short trop petit acheté comme bien des vêtements un jour de fin de régime. Je m’équipe sous le regard médusé  de mon épouse Anne Laure, en proie à une sensation étrange, mélange de pitié, de sidération, d’amusement, d’admiration et de plein d’autres choses qu’elle a eu la gentillesse de garder pour elle de crainte de me démobiliser. Me voilà parti faire mon premier entraînement. Préparation du #brightonmarathon.

Acte 1 : Mise en route très facile en petites foulées bien souples, ventre rentré, roulant des mécaniques et des épaules, boxant dans le vide pour combattre ou impressionner je ne sais qui, façon Rocky Balboa, boxeur de fiction des quartiers pauvres de Kensington au nord de Philadelphie. En posant ces lignes, je découvre médusé, que Rocky Balboa est né le 6 juillet 1947. Il était le fils unique d’une famille catholique italo-américaine. Durant son enfance, Rocky était régulièrement insulté par son père pour sa faible capacité de compréhension. Ce dernier lui aurait dit un jour : « Si tu ne peux pas utiliser ton cerveau, utilise ton corps à la place» Cela le poussa à se lancer dans la boxe, dans le but de ressembler à son idole Rocky Marciano. Surprenante synchronicité. Désormais, l’œil du tigre m’habite. Je m’imagine déjà montant les marches de la butte Montmartre à fond la caisse, sautant à pieds joints, arrivant en sommet, bras tendus vers le ciel, en hurlant le prénom de mon épouse, pour fêter cette gloire promise, cette revanche sur je ne sais quoi. 

Premier rond-point, au grand cèdre, à gauche. Je suis à cent mètres de ma maison. Jusqu’ici tout va bien. Sortie de ma résidence. Sept cent mètres de mon point de départ. Asphyxié, à bout de souffle je tombe à genoux et mon cœur qui bat la chamade semble m’implorer et vouloir s’extraire de ma poitrine. Vertige, nausée, vomissement. Je rentre en titubant. Je viens de parcourir mille quatre cent mètres dont la moitié en marchant comme une tortue convalescente. Dans sept mois, je cours un marathon. #momentdesolitude.

Quelques minutes plus tard, je prenais rendez-vous avec François Botte. Mon pote hypno. « Je vais avoir besoin de toi François. J’ai du pain sur la planche. Je me demande si je n’ai pas fait une connerie ». Si mon inconscient est un réservoir inépuisable de ressources, le moment est venu de m’y plonger. Le moment est venu de faire enfin germer le potentiel qui est en moi. Je dispose de 210 jours. Pas un de plus.

« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage »...         La Haine. Hubert. M.Kassovitz

La suite en septembre 2020…

A très bientôt

Olivier LARUELLE

1 réponse
  1. Allion dit :

    Tellement impatiente de lire la suite.
    Nous avons tellement de points communs. : notre metier, notre facon De lutter pour progresser, notre desir si fort d aider et d aimer les etres qui nous entourent. .
    J espere que nous nous rencontrerons a nouveau pour partager nos experiences.

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